Présentation :

Avec 50 Créateurs de Mode et Couturiers au Carrousel du Louvre à Paris

Une chevelure, des jambes, un tambourin. Et Dieu créa la Gitane. Celle qui égratigne le cœur des beaux et console les laids. Fière silhouette des gens du voyage. La Gitane, ou la Femme au sang de feu, celle par qui le scandale arrive, promenant ses hanches dans les rues d’Alcala pour lancer à une passante : “Ma belle dame, votre amant vous a trahi“. Sauvage, lascive, fleur du mal, amoureuse exaltée, elle tourbillonne parmi les images des cinéphiles, aux antipodes de la vamp perle : qui a oublié l’Ardente Gitane de Nicholas Ray (Jane Russell), l’Esmeralda de Notre Dame de Paris (Gina Lollobrigida) ? Le septième art lui a réservé ses muses païennes : Theda Bara, Maureen O’Hara, Viviane Romance, l’œil ourlé d’eyeliner, la bouche violemment peinte de rouge baiser.
La Haute Couture n’a pas manqué de lui réserver des atours d’idole et de rivale : on pense bien sûr à Yves Saint Laurent, amoureux du rouge “la couleur du sang et de la souffrance, la couleur des héroïnes, du combat entre la vie et la mort“. C’est lui, qui en 1977, lors d’un voyage imaginaire en Espagne, lance ses Carmencitas de taffetas aux sandales d’or. Dix ans plus tard, Christian Lacroix ouvre sa maison de couture sur fond de pèlerinage sentimental du côté des Saintes Maries de la Mer, alors que la roulotte devient carrosse, et qu’un vent du sud souffle sur la mode. Pour l’été 94, c’est même Gianfranco Ferré, qui, lors du dernier défilé de Dior Haute Couture, a présenté sa première Gitane…au Carrousel du Louvre, toute de mousseline incrustée et plissée. Tous les chemins mènent décidément au Musée, et c’est ainsi, que pour sa cinquième édition, l’exposition Gitanes, prend vie autour de cinquante silhouettes signées et habillées par des créateurs de mode et couturiers d’Azzedine Alaïa à Yves Saint Laurent, en passant par Jean-Paul Gaultier, Vivienne Westwood, Chantal Thomass, pour qui la Gitane est un “ange bleu méditerranéen, une Marlène du Sud…“. Chacun a choisi  un photographe (Keiichi Tahara, Juergen Teller, Martine Barrat, Jean-Paul Goude…) pour représenter l’errante sublime, issue comme l’écrivait Baudelaire “de la tribu prophétique aux prunelles ardentes…“.
Le mythe est là, comme intact. Car, quand on leur demande de qualifier leur Gitane, les uns et les autres s’enflamment . A la question, comment la définiriez-vous, ils répondent : “intime, séduisante, ironique, dominatrice“ (Agnès B), “passionnée, dangereuse, enfumée“ (Popy Moreni), “farouche, indomptable“ (Sohie Sitbon), “fière, fracassante, altière“ (André Courrèges), “frénétique, frivole ludique“ (Xuly Beth). Tandis que de l’autre côté de l’Atlantique on se laisse encore volontiers prendre au piège : “The gypsy woman is a Femme Fatale“ résume Anna Sui.
La Gitane donne du cœur à l’ouvrage, pimente la vie de ses folies, car sur elle rien ne pèse : et c’est ainsi que Corinne Cobson intitule sa silhouette de gaze, de mousse, de peinture et de lumière :“Let’s go twist again“. La Gitane avance sans obstacle et sans frontière. “Qui s’y frotte, s’y allume“ affirme la japonaise Junko Shimada, la qualifiant de “brûlante, sybarite“, pour lui offrir une véritable panoplie : robe de mousseline, tambourins et sandales noires, rose de satin rubis…Impossible d’évoquer son personnage, sans y vouer un culte fétichiste, car c’est entre autres à coups d’éventail qu’elle excite ses amants, ce mystère qu’elle dissimule derrière sa mantille, ses anneaux d’or, ses châles frangés, bariolés et ses cartes, à commencer par la Marlène brune de la Soif du mal d’Orson Welles.
Autrement dit, impossible de parler de parler de la Gitane, sans parler de cette mise en scène de l’apparence, sans laquelle il n’est pas d’élan vers l’autre, “cet aspect individuel de la mode dont parlait Christian Dior, “qui est le désir de plaire, de renouveler l’apparence afin d’entretenir et de renouveler les sentiments amoureux“. Est-ce un hasard si Max Ponty retouche sa Gitane pour lui donner sa silhouette définitive l’année du New Look (1947) ? Pour diriger son personnage avec autant de force, la Gitane a besoin de parures, et ses vêtements comme ses accessoires, sont indissociables du monde qu’elle incarne dans la mémoire collective. Car la jeteuse de sorts aux reins cambrés, la diablesse dont les artistes ont immortalisé les sortilèges (la célèbre Maja Desnuda de Goya), concentre dans ses attributs ce que les uns et les autres attendent de la mode : un élixir d’amour. Mais aujourd’hui, alors que l’image d’une femme trop violemment sexy s’efface, pour une autre plus naturelle, mais également plus invisible, tapie dans le noir et la culpabilité, tandis que le corps s’allonge à l’infini, toujours plus androgyne, la vérité du mythe éclate en mille et une images, en mille et une matières. Une Gitane conceptuelle ? La chair devient la proie d’une ombre suggérée à partir de fil de fer, plexiglas, bois, acier, papier mâchée et même moteur électrique…L’idée l’emporte sur une présence que seul le rêve rend possible, on ne s’efface plus pour la laisser apparaître, on veut marquer à travers elle son territoire, au nom de l’art et de l’envie d’être artiste. Ce qui donne une “sculpture anamorphique en méthacrylate drapé d’un sari de mousseline de soie ombrée“ (Olivier Guillemin), ou encore une “statue en polystyrène expansé, robe en ruban de raphia… » (Sophie Sitbon). Une Gitane en morceaux ? “Préventive“ répond avec humour Adeline André qui lui a imaginé “une robe unijambiste en lin double-face, avec une poche-préservatif“. Pour elle, la Gitane est d’abord “itinérante“. Qu’elle soit faite pour briller dans l’arène (Frank Horvat pour Emanuel Ungaro), danser au bout de la nuit des villes dans son fourreau lamé rouge (Stephen Sprouse),  qu’elle renaisse parmi les tziganes sous la forme d’un bonsaï (Satoshi pour Matsuda), la Gitane de 1994 semble souvent s’éclipser pour mieux réapparaître. Ainsi, elle est celle qu’on devine, plutôt que celle qu’on remarque. Une présence automatique, irréelle, fée nomade surgie d’un conte urbain ; l’excentrique femme en noir de Dolce & Gabanna ou encore celle de Vivienne Weswood, dansant avec des escarpins à plate-forme sur une plage déserte (Juergen Teller), ou encore, la Divine, empruntant incognito un grand escalier d’incendie à New York avec un éternel glamour (Martine Barrat pour Isabel Toledo). Souvent elle se manifeste dans le noir, voilée de mousseline, agitant un tambourin parmi les mannequins de bois (Keiichi Tahara pour Christian Dior).
Gitane expressionniste ou cadavre exquis d’un monde sans repère, femme 100 têtes, fille du merveilleux et du dérisoire, symbole d’une séduction déglinguée, entre réalisme et envie de rêve, elle brouille toutes les pistes. Elle semble avoir cassé ses miroirs, et leur préférer les draps immaculés qui lui  servent de refuge, d’écran où projeter sa silhouette surgie d’un film noir (Maxi Miliano pour Costume National, Michel Bocandé pour Chris Seydou, Françoise Hughier pour Mariot Chanet). De la brune volcanique, ne subsiste qu’un parfum, une petite musique, un souvenir. Bien sûr, chacun l’apprivoise, lui fait visiter son domaine dont elle devient l’ambassadrice : figure de la Comedia dell’arte pour Popy Moreni, dont la silhouette est photographiée par Paolo Roversi, Ange de bois et de métal pour Yohji Yamamoto photographié par Keiichi Tahara. Les plus comédiens s’amusent à détourner les codes habituels avec humour, tel Philippe Guillotel et sa “Gitanoplie“, une silhouette bleue fumée que menace un taureau en colère…Les chantres de la mode macadam la situent bien évidemment dans la rue parmi les témoins anonymes (Tanguy Loysance pour Corinne Cobson), ou accrochée à un pendulum, situé boulevard Rochechouart, devant l’enseigne de la maison mère –Tati- (Nicolas Hidiroglou pour La Rue Est à Nous). Dans l’ensemble, la Gitane n’est plus de chair. Les “Waifs“, ces mannequins à la silhouette anorexique y seraient-ils pour quelque chose ? Elle est un contour, une armature. Silhouette de fil de fer pour Geoffrey Beene qui la fait évoluer dans un décor à la Chirico, ou encore pour Jean-Paul Gaultier, dont la photo signée Mario Testino la représente dans un corps à corps avec un éphèbe. “Bien roulée“, la Gitane du futur avance entailleur de résine polyester parmi les nuages (Inez Van Lamsweerde pour Véronique Leroy). Parfois, elle redevient Esmeralda, le rouge prend feu sur elle, à la rencontre d’un mythe et d’une griffe : le fameux rouge de Dorothée Bis, emblème de la marque. A moins que le noir ne la redessine, l’habille en reine de la nuit, sublime de nostalgie et moderne à la fois, posant avec élégance dans un hommage à Irving Penn (Juan Gatti pour Sybilla) : la jeune fée madrilène a su aller se nourrir d’un passé, celui d’un Vogue des années 50 pour donner un sens au présent, un espoir de beauté. Et c’est un rire, un premier pas, une rencontre. D’autres sont là pour elle. Un San José en costume chinois, joue pour cette muse en robe chatoyante d’humour, d’énergie, de couleurs (Jean-Paul Goude pour Azzedine Alaïa). Un chevalier Rock au regard d’enfant regarde s’agiter sa belle, rouge bleu et jaune, passionnément (William Klein pour Castelbajac). Alors elle semble sourire à la vie qui palpite au fond de son cœur et lui fait chanter : “Je suis une femme“.

Laurence Benaïm