Présentation :

Par 50 Photographes au Palais de Chaillot à Paris puis à Marseille, Lyon, Toulouse, Zurich, Lausanne, Edimbourg, Bruxelles, Prague, Tokyo.

Celui qui voudrait sonoriser les visions de la gitane 90 par une palette de photographes contemporains serait contraint au mixage ou au pot-pourri. Il faudrait réunir sur la même bande Bizet et Manuel de Falla, Luis Mariano, El Cameron de la Isla et les Gipsy Kings. Au moins… Car, en passant commande à tant de signatures – des prestigieuses aux inconnues – qui, dans des styles totalement opposés, font la photographie d’aujourd’hui, on aboutit, forcément, à une vision éclatée de la gitane. Eclatée, contradictoire, et riche d’enseignement.
Certains, certes, ont enfumé la gitane. Mais c’est la juste rançon de la gloire qui a associé une figure mythique du folklore européen et une cigarette française. La plupart, en nous proposant leur gitane, secrète et égoïste, nous renvoient assez clairement à des conceptions différentes de la photographie et du personnage concerné. Tous, ou presque, ont en commun, dès lors qu’ils s’attachent à un personnage, les critères obligés, les normes. Celles de la belle fille brune et élancée, au regard noir et au port altier qui relève d’un geste décidé sa lourde chevelure et vous fixe avec arrogance. Elle échappera difficilement aux accessoires. Le châle pour commencer, puis la robe à volants dont la taille ajustée laisse libre cours à l’ampleur de la jupe. On pourra ajouter les créoles, quelques éventails, des castagnettes, des oeillets, des camélias, par exemple. Et, entre vérisme et espagnolade, faire prendre la pose aux gitanes rêvées, et même les dénuder pour quelques pas de danse. Sombreros et mantilles, au son des séguedilles, quelques belles de Cadix et leurs yeux de velours seront toujours là pour fixer le photographe. Il les aura parfois installées dans des boudoirs aux lourds miroirs encadrés d’or et n’aura que très rarement hésité à décliner, en écrin à leur beauté, les richesses du rouge et du noir.
Si l’Andalousie d’opérette est bien souvent au rendez-vous, nombre de photographes ont fait référence à une autre gitane. Celle que Ponty avec génie a définitivement immortalisé sous forme d’une silhouette épurée devenue logo reconnaissable entre tous. Et cette forme pure et dynamique subira tous les traitements. En grand format, elle se confrontera aux passants de la rue ou verra son ombre projetée sur les flancs d’une caravane aux Saintes-Maries-de-la-Mer. De dimensions plus modestes et parfois miniaturisée, elle se dissimulera dans une nature morte d’oeillets rouges, se recomposera en cigarettes accumulées, se projettera avec sensualité sur le corps nu d’une jeune fille, deviendra tatouage sur l’épaule d’un beau jeune homme endormi ou se reflètera dans l’oeil d’une jeune fille dont elle devient la pupille. La gitane de Ponty est devenue signe et nous la suivons dans des jeux de piste graphiques qui nous mènent de la représentation à l’absolue fiction.
D’autres n’ont nullement cherché à « représenter » la gitane. Dans la droite ligne de leur travail habituel, ils ont évoqué un monde qui allie souvent les mythologies du personnage et quelques fumées. De la chambre de la gitane à la déclinaison de situations improbables pour des ambiances tout à tour, noires ou festives, hiératiques ou endiablés, les gitanes des photographes nous projettent simplement dans leurs mondes personnels. Car, sous prétexte de gitane, c’est de la photographie qu’il s’agit. Des multiples orientations de la photographie aujourd’hui, avec ses contradictions et ses recherches. Tout comme de la commande photographique, avec ses risques, ses divines surprises et, parfois, ses déceptions. Car, comme dans toute commande ambitieuse confrontant la diversité des regards, il n’est pas évident, quelque intéressés qu’aient été les auteurs, quelque riche qu’ait été leur imagination, que le « duande », l’inspiration magique des gitans, ait été systématiquement au rendez-vous.
Pourtant, ces gitanes de papier, parce qu’elles sont bien d’aujourd’hui, nous invitent au plaisir des yeux, nous frôlent de photographies possibles et, sans jamais donner de réponse évidente, comme les grandes danseuses des cuevas andalouses, elles nous interrogent sereinement sur le sens des photographies.